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La technique était la suivante [1]. Deux ou trois femmes s’en approchaient [de l’homme politique en visite], commençaient à l’interroger posément pour savoir qui il était exactement : « Bonjour Monsieur, on peut vous aider ? D’où venez-vous ?... etc. ». Dès que la personne se mettait à marteler : « Je viens des Comores [2], je viens conjurer les Mahorais d’arrêter cette guerre, car nous sommes de la même famille, nous sommes du même père et de la même mère, nous pratiquons la même religion, les Mahorais sont musulmans, nous aussi... », nous commencions à tirer sa cravate, sa chemise puis on criait : « Chatouillons-le ! ». Imagine, vingt femmes en train de chatouiller quelqu’un ! Il tombait directement par terre. La route n’étant pas goudronnée à cette époque, nous l’arrosions de poussière partout. On lui en mettait dans ses poches, sur sa chemise... Au bout d’un moment, il commençait à suffoquer : « Hum, hum, hum, hum... ». Et là, on le laissait partir pour ne pas le tuer [3].

Les premières arrivées l’entourent à trois ou quatre sans animosité. Elles commencent à se plaindre en douceur. « Pourquoi ne vous occupez-vous pas de Mayotte ?… Pas de goudron, pas d’école… pas de travail… pas d’électricité… rien de rien ! Pourquoi Mayotte ne compte-t-elle pas ? etc. etc. ». Dix, quinze, vingt femmes arrivaient. On commençait à le toucher, à le féliciter « Belle cravate ! Beaux cheveux !… ». Soudain l’une d’entre nous commence la chatouille sur son côté droit. Très vite il se tord. On le déshabille : sa veste lui est ôtée et on le chatouille de plus belle. Bientôt, il n’arrivait plus à respirer [28]…

Le lendemain, il [Mohamed Dahalani] a pris l’avion pour Moroni et, là-bas, a tout raconté à ses amis, ses collaborateurs. Eh bien ceux-ci se sont moqués de lui : « Des femmes ! Des chatouilles ? Ridicule ! Nous, nous ne nous serions pas fait avoir ! ». Le malheureux avait beau leur affirmer qu’elles étaient au moins trente, chacun a décidé de tenter l’aventure. C’est ainsi que le second est arrivé. Il avait pris la précaution de se balader avec trois ou quatre amis, des Grands Comoriens. Déjà, dans tous les quartiers, le hululement caractéristique avait ameuté les femmes. Rapidement, nous étions une dizaine près d’eux, psalmodiant le leitmotiv : « Pourquoi venez-vous ici alors que vous ne nous aidez pas ! Repartez chez vous ! ». Un d’entre eux nous a mal répondu : « Qu’est-ce que vous pouvez contre nous ? ». Hop ! En un clin d’œil ces messieurs n’avaient plus de vestes ni de chemises et gigotaient entre nos mains. Dès qu’ils se sont mis à suffoquer, les femmes ont dit : « Attention, ils vont mourir ! ». Nous nous sommes dispersés et les avons laissés dans la poussière [30].

Subissant de plein fouet les effets du transfert du chef-lieu, les femmes décident de réagir collectivement en chatouillant les responsables politiques. Leur action épouse certains codes de la société. Elle est collective, sororale, et se fonde sur les structures sociales mahoraises : les réseaux féminins, familiaux, ou encore ceux qui sont liés aux rites de possession, un domaine encore peu exploré dans l’étude de l’engagement politique des femmes aux Comores [47].

[Cette méthode] fédère des femmes qui se trouvent d’habitude « dans une position structurale de rivalité par l’institution de la polygamie (non sororale) [50] »

Les chatouilleuses qui ont été interrogées expliquent leur mobilisation par l’incapacité des hommes à défendre les intérêts de Mayotte : « On a commencé à s’occuper de politique parce que les hommes qui réclamaient n’obtenaient jamais rien [56]. » Les femmes seraient ainsi venues pallier les défaillances masculines, résumées par l’adage mahorais : « Vous, les hommes, vous êtes incapables de transporter un mort jusqu’au cimetière. Vous l’abandonnez toujours en route [57]. » Se qualifiant de têtues [58], fidèles [59] et déterminées, les femmes, soutenues par des militants du MPM, opposent leurs qualités féminines au manque de bravoure et de combativité des hommes.