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les médecins de notre réseau de consultations « Souffrance et travail » ont signalé plusieurs cas d’accident vasculaire-cérébraux ou d’infarctus chez des femmes, sur leurs lieux de travail, entraînant un décès immédiat ou des séquelles graves.

Les recherches que j’ai effectuées m’ont alors menée vers des études nord-américaines et japonaises qui (…) ont identifié le rôle de l’organisation du travail : +70 heures de travail par semaine, des changements de tâches constants, et, vingt minutes avant [l’AVC], une nouvelle demande organisationnelle.

Il est donc fort probable que l’augmentation des infarctus du myocarde chez les femmes françaises soit due aux mêmes facteurs, mais aussi à la division sexuelle du travail, qui leur laisse un accès aux postes de direction qu’à la condition de faire plus et mieux que les hommes. L’organisation au masculin neutre privilégie le présentéisme, comme si les Françaises au travail étaient des hommes débarrassés de la charge du travail domestique et familiale.

Une femme qui quitte son travail à 18 h 30 s’entend toujours dire : « Tu prends ton après-midi aujourd’hui ? » Le présentéisme est une valeur d’engagement viril qui est basée sur le fonctionnement du corps des hommes. Pendant le confinement, le taux d’infarctus a augmenté chez les femmes, en charge de la vie domestique, de l’école à la maison et qui se connectaient le soir pour faire leur travail.

Ce sont les mêmes que pour les autres pathologies liées au travail : une charge de travail bien trop élevée pour l’organisme, la peur d’aller au travail, les ruminations qui provoquent des insomnies, une fragilité virale et infectieuse, un syndrome métabolique, les temps de loisir et de pratique sportive qui disparaissent… Il faut y ajouter cette impression d’être « coincé » : les gens ne voient pas comment s’en sortir. Ils ne s’imaginent pas s’arrêter. Et, surtout, le déni de la fragilité du corps.

On peut évoquer l’exemple d’Éliane, cette jeune femme de 34 ans morte en 2005 d’un arrêt cardiaque au travail, alors que son médecin du travail et moi-même lui avions conseillé de s’arrêter à plusieurs reprises. Formée au secrétariat de direction, elle aspirait à plus de responsabilités et se surinvestissait au travail, négligeant sa santé.

Je le lui avais dit, et elle m’avait répondu : « Je n’ai pas le temps de m’occuper de moi. Je dois être au top tout le temps, être malade n’est même pas pensable. »

Elle a été poussée à bout par une organisation maltraitante. Éliane m’avait été adressée par son médecin du travail, qui s’inquiétait, car elle était très fatiguée. Maman de jumelles en bas âge, elle a été arbitrairement déplacée à son retour de congé maternité, mais a pu retrouver son poste suite à un recours juridique. Sur ce poste, la charge de travail était majeure, les réunions avaient lieu en fin de journée et pouvaient durer jusqu’à 21 heures. Les travaux urgents étaient à exécuter en fin d’après-midi quand son directeur revenait de ses rendez-vous. Premier signe que son corps lâchait : l’hypothyroïdie.

Aucune reconnaissance n’était obtenue sur la qualité du travail accompli ; la barre repoussée un cran plus haut. Elle appelle son mari, qui la décrit comme sonnée, la voix atone, éteinte. Elle raccroche. Des témoins la verront ranger son portable, s’appuyer contre le mur du bâtiment, puis s’effondrer. L’arrêt cardiaque est massif. Aucun soignant ni pompier n’est parvenu à la sauver.

si plus personne ne conteste le droit au travail pour les femmes, leur place est tolérée à condition que la prise en charge des enfants et de la vie domestique qui leur incombe traditionnellement et socialement soit assurée et invisible. Pour une femme, travailler ne change rien dans la répartition des responsabilités familiales.

L’organisation du travail ne prend pas en compte la charge temporelle et mentale des impondérables familiaux, qui incombe systématiquement aux femmes. Les aléas du travail « reproductif » – maladies des enfants, vacances, activités extrascolaires, réunions avec les professeurs, etc. – entrent fréquemment en conflit avec les contraintes d’un emploi.