Ces entreprises ont pour clients des médias, des partis politiques, des think tanks et associations. De quelques milliers d’euros pour un questionnaire simple à plusieurs centaines de milliers d’euros pour un soir de scrutin (…) le ticket d’entrée réserve en tout cas la commande de sondages à une élite financière ou médiatique.
L’« observatoire » nommé Hexagone et financé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin a été décrit en 2025 par Le Monde comme « suffisamment bien doté pour commander des sondages orientant le débat public sur des sujets comme la violence scolaire, les dépenses de l’Etat ou le logement. »
le député LFI Antoine Léaument, rapporteur de la commission d’enquête sur« l’organisation des élections en France », estime dans une interview à Bon pote que cet organisme commande des sondages « dans une volonté manifeste de mettre en circulation ou des thèmes ou des candidats ».
Notez également que certaines enquêtes commandées ne sont jamais publiées. Si les résultats sont jugés insatisfaisants, le sondage peut tout simplement finir à la poubelle. Cette sélection crée un biais de publication majeur : on ne voit que les chiffres qui arrangent les commanditaires.
Les sondeurs d’opinion, chargés de la réalisation des questionnaires et du traitement des réponses, ne sont environ que 100 à 120 en France selon Hugo Touzet. Ce sont souvent des personnes « jeunes et féminisées », soit l’inverse des hommes âgés qui dirigent ces instituts et sont omniprésents à la télévision. C’est d’ailleurs, explique Hugo Touzet, à ces derniers que revient une tâche extrêmement controversée : le redressement
Première étape : le client choisit le sujet et l’institut choisit les questions posées, en accord avec le commanditaire.
Ensuite, c’est à l’institut de recueillir des réponses représentatives. Et c’est beaucoup plus difficile qu’on ne le croit. Car un sondage statistiquement solide exige deux conditions : tirer les répondants au sort parmi l’ensemble d’une population cible, puis les contraindre à répondre toutes et tous, sans exception. C’est ce que fait l’Insee, dont le recensement est obligatoire.
Sans cette contrainte, impossible d’être représentatif, puisque chaque refus de répondre déforme l’échantillon. Problème : les instituts essuient d’innombrables refus. Pour compenser, ils appliquent la « méthode des quotas ». L’idée est de reconstruire une « France miniature » en constituant un échantillon dont les grandes caractéristiques ressemblent à celles de la population française dans son ensemble.
Malgré tout, ces échantillons restent biaisés, explique Hugo Touzet : les personnes qui y répondent le plus souvent sont en général « plus politisées, plus au courant de l’actualité que la moyenne » mais aussi « plus conservatrices » et même « un peu plus racistesque la moyenne ». Celles et ceux qui refusent le plus souvent de répondre appartiennent aussi à des catégories sociales bien précises : certaines classes populaires, mais aussi les plus jeunes et les très âgés.
Ces biais sont encore accentués dans le cadre des sondages d’intentions de vote, qui ont pour principe de ne retenir que les réponses des personnes certaines d’aller voter. Or, explique Hugo Touzet : « Les gens qui sont certains d’aller voter, même plusieurs mois avant un scrutin, sont les personnes les plus favorisées et celles qui votent le plus à droite. »
Ces sondages en ligne, du fait de leurs biais, ont tendance à surévaluer les positions les plus conservatrices, (…) « Les membres des access panels forment une sous-population minoritaire et sélectionnée dont les comportements de réponse ne sont pas corrigibles ».
En 2007, deux documentaristes ont pu suivre l’institut de Sondage Ifop pendant toute une campagne électorale. Une séquence très gênante a marqué les observateurs. On y voit des sondeurs redresser à la main et en fonction de leurs intuitions les résultats d’un sondage. S’apercevant que ce qu’ils ont fait « ne marche pas du tout » (la somme des pourcentages est inférieure à 100), ils recommencent, laissant une désagréable impression d’à peu-près voire de « bidouillage ».
Dans son livre, Hugo Touzet partage pourtant plusieurs témoignages récents de sondeurs qui assurent que les directeurs de département des instituts de sondages procèdent encore aujourd’hui à des redressements qu’ils qualifient eux-mêmes de « trifouillages » ou « arbitrages hautement subjectifs ».
Dans un questionnaire, l’enchaînement des questions et la manière de les poser a un impact majeur sur les réponses : « On peut faire varier le degré de soutien à l’avortement ou à la sévérité des décisions de justice selon que le questionnaire débute par des interrogations sur les valeurs religieuses ou les droits des femmes, la criminalité ou les droits de la défense ». C’est pourquoi, pour mesurer l’abstentionnisme, il est d’usage de dédramatiser l’abstention avant et pendant le questionnaire afin d’éviter que des abstentionnistes déclarent voter aux élections pour éviter l’éventuelle désapprobation du sondeur.