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Elle a publié de nombreux livres pour montrer que la résistance non violente avait des effets, notamment, en français Pouvoir de la non-violence : pourquoi la résistance civile est efficace (Calmann Levy, 2021). Mais ce n’est plus le constat qu’elle dresse. Elle prépare d’ailleurs un nouveau livre, The End of People Power, qui pointe le déclin déroutant des mouvements de résistance civile au cours de la dernière décennie, alors même que ces techniques sont devenues très populaires dans le monde entier.

Les avancées démocratiques des 100 dernières années ont été nombreuses et assez générales. Elles ont d’abord été le fait de mouvements non violents, populaires, où des citoyens ordinaires ont utilisé les manifestations et les grèves, bien plus que les insurrections armées, pour déployer la démocratie là où elle était empêchée. Mais ces succès sont en déclin. Les taux de réussite des mouvements populaires pacifistes comme armés, se sont effondrés, notamment au cours des dix dernières années. “Il y a quelque chose de global et de systémique qui touche toutes les formes de mobilisation de masse. Ce n’est pas seulement que les manifestations pacifiques sont inefficaces, mais que, de fait, les opposants à ces mouvements sont devenus plus efficaces pour les vaincre en général”.

Selon la littérature, ce qui permet aux mouvements populaires de réussir repose sur une participation large et diversifiée, c’est-à-dire transversale à l’ensemble de la société, transcendant les clivages raciaux, les clivages de classe, les clivages urbains-ruraux, les clivages partisans… Et notamment quand ils suscitent le soutien de personnes très différentes les unes des autres. “Le principal défi pour les mouvements de masse qui réclament un changement pour étendre la démocratie consiste bien souvent à disloquer les piliers des soutiens autocratiques comme l’armée ou les fonctionnaires. L’enjeu, pour les mouvements démocratiques, consiste à retourner la répression à l’encontre de la population en la dénonçant pour modifier l’opinion générale ». Enfin, les mouvements qui réussissent enchaînent bien souvent les tactiques plutôt que de reposer sur une technique d’opposition unique, afin de démultiplier les formes de pression.

Mais l’autocratie a appris de ses erreurs. Elle a adapté en retour ses tactiques pour saper les quatre voies par lesquelles les mouvements démocratiques l’emportent. “La première consiste à s’assurer que personne ne fasse défection. La deuxième consiste à dominer l’écosystème de l’information et à remporter la guerre de l’information. La troisième consiste à recourir à la répression sélective de manière à rendre très difficile pour les mouvements d’exploiter les moments d’intense brutalité. Et la quatrième consiste à perfectionner l’art de diviser pour mieux régner”.

Le troisième volet de la panoplie consiste à appliquer une répression sélective, consistant à viser des individus plutôt que les mouvements pour des crimes graves qui peuvent sembler décorrélé des manifestations, en les accusant de terrorisme ou de préparation de coup d’Etat. ”La guerre juridique est un autre outil administratif clé”.

Le quatrième volet consiste à diviser pour mieux régner. En encourageant la mobilisation loyaliste, en induisant des divisions dans les mouvements, en les infiltrant pour les radicaliser, en les poussant à des actions violentes pour générer des reflux d’opinion…

Pour Chenoweth, il est urgent d’évaluer si les outils d’IA facilitent ou compliquent réellement le succès des mouvements démocratiques. Encore faudrait-il que les mouvements démocratiques puissent accéder à des outils d’IA qui ne partagent pas leurs données avec des plateformes et avec les autorités. L’autre enjeu consiste à construire des corpus adaptés pour aider les mouvements à résister. Les corpus de l’IA s’appuient sur des données des 125 dernières années, alors que l’on sait déjà que ce qui fonctionnait il y a 60 ans ne fonctionne plus nécessairement.

On lui suggérera tout de même de regarder du côté des projets que Audrey Tang mène à Taïwan avec le Collective intelligence for collective progress, comme ses « assemblées d’alignement » qui mobilise l’IA pour garantir une participation équitable et une écoute active de toutes les opinions. Comme Tang le défend dans son manifeste, Plurality, l’IA pourrait être une technologie d’extension du débat démocratique pour mieux organiser la complexité. Tang parle d’ailleurs de broad listening (« écoute élargie ») pour l’opposer au broadcasting, la diffusion de un vers tous. Une méthode mobilisée par un jeune ingénieur au poste de gouverneur de Tokyo, Takahiro Anno, qui a bénéficié d’une audience surprenante, sans néanmoins l’emporter.

Des pistes à observer certes, pour autant qu’on puisse mesurer vraiment leurs effets. Peuvent-elles permettent aux luttes sociales de l’emporter, comme le propose Chenoweth ? Le risque est fort de nous faire glisser vers une vie civique automatisée. Ajouter de l’IA ne signifie pas que les décisions demain seront plus justes, plus efficaces ou plus démocratiques. Au contraire. Le risque est fort que cet ajout bénéfice d’abord aux plus nantis au détriment de la diversité. L’enjeu demeure non pas d’ajouter des outils pour eux-mêmes, mais de savoir si ces outils produisent du changement et au profit de qui !