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Et si on parlait des Magical Girls?

frustrationmagazine.fr · 20 min

Added by Maïtané

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La magical girl de première génération, c’est une fille dotée de capacités extraordinaires, qui fait le bien autour d’elle, discrètement, et surtout en cachette. Son pouvoir n’existe que dans le secret. Dès qu’il est révélé, il disparaît, ou pire, il devient un problème. L’héroïne idéale selon les normes de l’époque : utile, efficace, et surtout invisible.

Ce mépris a un nom, et il serait malhonnête de ne pas le prononcer : c’est du racisme culturel. Ségolène Royal ne parle pas seulement de violence ou de médiocrité dans son livre, elle parle de colonisation japonaise. La France coloniale a longtemps organisé le monde en deux catégories : ce qu’elle dominait, qu’elle pouvait donc nommer, juger et classer et ce qui lui échappait, qu’elle ne pouvait que rejeter. La culture japonaise appartient à la seconde catégorie. Le Japon n’a jamais été une colonie française, n’a jamais été mis en récit par la France, ne lui doit rien. Et ce que la France n’a pas colonisé, elle ne sait pas comment le regarder. Alors elle le caricature, elle l’aplatit, sauf quand ça ressemble suffisamment à ce qu’elle reconnaît comme de la culture légitime. Alors elle l’appelle génie puis s’auto-congratule de se trouver si ouverte. Pendant ce temps, des millions de petites filles plantées devant La Cinq regardaient Creamy, Emi magique ou Vanessa se transformer pour sauver le monde, et ça leur faisait quelque chose que personne dans les rédactions ne prenait la peine de comprendre.

Dans l’univers de Card Captor Sakura, on aime de beaucoup de façons différentes, et personne ne vous demande de choisir laquelle est la bonne. Tōya (Thomas) aime Yukito (Mathieu), deux garçons, une tendresse profonde et évidente que la série ne commente jamais, ne justifie jamais, pose simplement comme un fait. Syaoran (Lionel) avoue avoir été attiré par Yukito avant de comprendre ce qu’il ressentait vraiment pour Sakura. Et Tomoyo (Tiffany), la meilleure amie de Sakura, éprouve pour elle quelque chose qui ressemble à de l’amour, mais un amour qui ne cherche pas à posséder, pas à être rendu, pas à être nommé. Tomoyo coud les costumes de Sakura, la filme dans ses batailles, veille sur elle avec une dévotion absolue. Elle sait que Sakura aime ailleurs. Et ça lui suffit. Ce qui compte pour elle, c’est le bonheur de Sakura, pas d’en être la cause exclusive. C’est cette nuance-là qui est révolutionnaire. Pas uniquement le fait de représenter des amours same-sex, quoique, en 2001, sur M6, pour des enfants de quatre à seize ans, ce ne soit déjà pas rien. Mais le fait de représenter l’amour comme quelque chose de fondamentalement non-binaire, non-exclusif, non-définitif. On ne sait pas toujours comment on aime quelqu’un. On n’a pas besoin de savoir. L’important c’est de vouloir son bien. Ohkawa, la scénariste du collectif, le dit elle-même en 2001 : Sakura aurait aimé Syaoran même s’il avait été une fille. Pas comme une provocation mais comme une évidence.

Et personne ne s’en alarme. Personne ne fait de pétition, personne n’écrit d’édito dans Télérama. Parce que c’est un dessin animé pour petites filles, donc ce n’est pas sérieux, donc ça ne compte pas, donc on peut y mettre ce qu’on veut. CLAMP le sait, ou du moins en profite. Avant que l’Occident ne commence à se féliciter timidement de sa « diversité » dans les fictions jeunesse, CLAMP normalisait déjà les romances same-sex dans des œuvres lues et regardées par des dizaines de millions de personnes. Sans en faire tout un plat. Parce que pour elles, ce n’était pas un sujet militant, c’était juste comment les choses sont. Ce que le patriarcat a laissé passer parce que ça ne valait pas la peine d’être regardé, ce sont des millions d’enfants qui ont grandi avec une représentation de l’amour débarrassée du genre comme condition.

Il faut pourtant nommer ce qui accroche. Dans Card Captor Sakura, plusieurs relations impliquent des écarts d’âge difficilement défendables : un personnage adulte amoureux d’une enfant, une relation entre une élève et son professeur présentée avec bienveillance, voire romantisme. La série les pose avec la même sérénité désarmante que le reste, sans jugement, sans distance critique. On peut comprendre la cohérence interne de cette vision : un univers où l’amour transcende tout, y compris les conventions sociales. Mais toutes les conventions ne se valent pas. Celles qui protègent les enfants des rapports de pouvoir adultes ne sont pas des normes arbitraires à dépasser, elles existent pour de bonnes raisons.

Les garçons regardaient les magical girls. Pas toujours en cachette, mais souvent. C’est de notoriété publique, de celles qu’on n’ose pas tout à fait formuler. Le Joueur du Grenier le dit lui-même avec un petit rire gêné en s’adressant à son audience masculine : « Soyez honnêtes, messieurs, on était quand même nombreux à regarder Sailor Moon sans jamais l’avouer devant les potes dans la cour de récré. » La honte transformée en anecdote sympa. Mais sous le rire, il y a une mécanique à regarder en face.

Pourquoi la honte ? Pas parce que ces séries étaient mauvaises. Mais parce qu’on avait appris aux garçons que les expériences des filles ne valent pas la peine d’être vécues. Qu’une histoire portée par une héroïne est une histoire pour filles, et qu’aimer ça, c’est se diminuer. Cette leçon, personne ne l’enseigne explicitement. Elle s’apprend dans la cour de récré, dans le regard des copains, dans ceux de leurs parents, dans la séparation rose/bleu des catalogues de jouets à Noël. C’est précisément par ce mécanisme qu’on fabrique la hiérarchie des expériences : les récits masculins sont universels, les récits féminins sont spécifiques. Un garçon peut regarder Dragon Ball sans se justifier. Un garçon qui regarde Sailor Moon doit se cacher. Et pourtant, cette assignation au mépris a produit quelque chose d’inattendu. En décrétant que les magical girls ne comptaient pas, les gardiens de la culture mascu ont involontairement créé une zone franche. Un espace où l’on pouvait tout mettre, le queer, le féminisme, l’amitié, sans que personne ne monte la garde. CLAMP a glissé des romances same-sex dans une série diffusée sur M6 le samedi matin et personne n’a fait de pétition. Parce que c’était pour les petites filles. Parce que ça ne comptait pas. Le patriarcat a fait une erreur de calcul, en ne surveillant pas ce qu’on mettait dans les têtes des gamin.es , il a laissé une génération entière grandir avec des héroïnes qui agissent, qui choisissent, qui aiment qui elles veulent, qui sauvent le monde sans demander la permission. Après tout, qui a le droit de présumer qu’on ressort indemne de Sailor Moon ou de Sakura Chasseuse de Carte ?

Winx Club arrive trois ans plus tard, en 2004, créé par l’Italien Iginio Straffi, et il assume ouvertement sa dette envers Sailor Moon, même dispositif, même structure, groupe de filles aux pouvoirs élémentaires qui combattent le mal. Mais le filtre par lequel ce modèle est passé dit beaucoup. Straffi a dessiné ses personnages en s’inspirant de célébrités pop du début des années 2000 : Britney Spears pour Bloom, Jennifer Lopez pour Flora, Beyoncé pour Layla. L’idée était de représenter « les femmes d’aujourd’hui ». Ce qu’on obtient, c’est six corps quasi identiques, changer la couleur des cheveux et des vêtements, le reste est interchangeable, sexualisés dès la transformation, engoncés dans des romances hétérosexuelles sans ambiguïté ni aspérité. La subversion queer de CLAMP ? Absente. La complexité des relations de Sailor Moon ? Lissée. Ce qui reste, c’est la forme vidée de ce qui la rendait politique. Reste que Winx Club a touché des millions de petites filles, et qu’une fée qui sauve le monde reste une fée qui sauve le monde, même en mini-jupe assortie.

Mais les filles qui lisaient W.I.T.C.H. dans leur Minnie Mag chaque mois puis dans le magazine dédié, elles, elles ont quand même reçu quelque chose. Tout comme celles qui regardaient Winx Club ont gardé, malgré le vernis commercial, l’idée qu’un groupe de filles soudées peut affronter n’importe quoi. Que la solidarité entre femmes est une force, pas une faiblesse. Que cinq est mieux qu’une. Ce n’est pas rien. L’industrie avait vidé le contenu subversif, mais elle n’avait pas pu vider ça.

Méfiez-vous de ce qu’on regarde en pyjama à huit ans.