Depuis les années 2010, une nouvelle génération d’études parle de « capabilité numérique » pour décrire l’éloignement numérique. Cela permet de s’éloigner de la vision binaire (“usager ou non”, “compétent ou non”) pour s’intéresser à ce que les gens font (et ne font pas) avec le numérique.
Si la capabilité est ce qu’on peut mettre en œuvre pour « augmenter son bien-être et favoriser son pouvoir d’agir », alors la capabilité numérique est la capacité à tirer profit du numérique. Cette définition implique qu’il ne suffit pas d’avoir des compétences pour utiliser le numérique, mais il faut aussi en percevoir un intérêt pour se l’approprier vraiment : la notion d’engagement entre alors en compte.
Pour mesurer le concept de capabilité numérique, des chercheurs s’intéressent au sentiment de compétence. Cet indicateur est subjectif, mais il permet une vision plus large de l’éloignement numérique.
Ainsi, en se basant sur l’enquête Baromètre du numérique, on peut compter 2 populations spécifiques :
- la part des non internautes (9 % de la population des 18 ans et plus en France métropolitaine)
- et la part des personnes ne se sentant pas compétentes à l’utiliser (23 %)
Ainsi, en 2022, 32 % des Français seraient éloignés du numérique
Qui est concerné ?
En 2026, contrairement aux années 90 : ce n’est plus une question d’âge. En effet, les jeunes retraités d’aujourd’hui sont plus connectés que ceux d’il y a 10 ans (il y a un réel effet générationnel) ; du côté des jeunes, les compétences et pratiques numériques sont trop inégalitaires pour généraliser.
En revanche, c’est (toujours) une question de milieu social et de niveau de diplôme (relire Bourdieu) : les personnes non diplômées sont moins souvent internautes. Par exemple, l’aisance à l’écrit permet des pratiques numériques plus diversifiées (notamment dans un usage professionnel du numérique, et pas seulement pour les loisirs) ; favorisant ainsi les personnes diplômées et/ou ayant un capital culturel fort.
Quels sont les freins à l’adoption du numérique ?
Pour comprendre pourquoi certaines personnes s’approprient une technologie, ou pourquoi d’autres la refuse ou l’ignore, des études se sont intéressées aux freins psychosociaux, ces barrières (croyances, valeurs, attitudes et perceptions individuelles…) qui entravent l’apprentissage. Les chercheurs les ont regroupés en grandes catégories :
- 🛡️ Les freins de protection : ces freins sont dûs à la peur du numérique (cybercriminalité, vol de données, harcèlement en ligne…) Ils sont d’ailleurs indépendant du fait d’avoir déjà été directement victime de ces dangers. Cela concerne 47 % de la population ! Ces freins impliquent la mise en place de différentes stratégies d’évitement, comme le fait de limiter son usage du numérique par exemple.
- 🧠 Les freins socioculturels, comme le sentiment de ne pas maîtriser suffisamment, la peur de faire des erreurs, ou encore de ne pas être suffisamment équipé. Ainsi, 40 % de la population ressent ce sentiment d’échec et/ou a la perception d’être en décalage par rapport à la norme dominante.
- 🤷 Le manque d’adhésion : 20 % de la population montre un désintérêt pour le numérique et prend volontairement ses distances.
On notera enfin que 28 % de la population déclare n’avoir aucun frein dans son usage du numérique.
Les postures face au numérique
Un aspect que j’ai trouvé hyper intéressant dans ces études sont l’émergence de sortes de personas pour illustrer les différentes postures face aux numérique :
- Les réfractaires, qui ont un rapport distendu au numérique. Ils ont un équipement limité, et donc peu d’usage du numérique. Leur mode de vie s’est construit avant la massification du numérique. Iels sont plutôt âgés et non internautes ; et représentent 7 % de la population.
- Les empêché·es, qui subissent un décalage entre leurs envies et leurs compétences. Malgré un équipement varié et un fort intérêt pour le numérique (loisirs, IA…), iels ont l’impression de ne pas être à la hauteur en terme de compétences ou financièrement (notamment par rapport à leur équipement). Typiquement, des jeunes adultes, précaires, représentant 18 % de la population.
- Les inquiet·es, qui ont adopté le numérique par conformité, plutôt que par choix. Iels ont un usage utilitaire du numérique mais une nette préférence pour le « physique ». Leurs craintes viennent aussi bien des risques externes, que de la peur de ne pas maîtriser les outils. Souvent des adultes d’âge moyen, venant de classes moyennes, et représentant 37 % de la population.
- Enfin, les technophiles, enthousiastes insouciant·es. Iels n’ont pas nécessairement de craintes ni de freins, mais plutôt une confiance envers les outils. Iels ont un usage varié du numérique, et une tendance à se désintéresser de la régulation (CGU…). On imagine plutôt des profils CSP +, qui utilisent le numérique dans le cadre professionnel. Ce persona représente 37 % de la population.