L'an passé Amazon a mis à la porte 30 000 personnes (…). Sauf que dans la foulée, un cadre dirigeant de la multinationale a expliqué qu'il n'y avait pas réellement d'automatisation ou de motif économique à ces suppressions de postes, mais il a évoqué « un changement de culture ».
Cela veut dire que chez Amazon notamment, l'intelligence artificielle devient aussi un moyen de discipliner la force de travail : les travailleurs doivent accepter d'être sous la menace permanente d'une épée de Damoclès, qui prend la forme d'une IA, mais qui reste au fond un chantage à l'emploi classique.
Il y a une question culturelle : on ne pourrait pas aller contre le progrès. Voilà quelque chose qu'on a intégré depuis le XIXe siècle. Aussi, et c'est spécifique à l'intelligence artificielle, il y a le fait qu'on ne la met jamais en doute. On ne questionne pas son efficacité, ni l'existence même de cette technologie.
C'est-à-dire que si on dit aux salariés « on va vous remplacer par de l'intelligence artificielle », on n'a pas le réflexe de demander « Mais quelle IA ? Où est-elle ? » Nous avons un parfait exemple en France avec Onclusive. En 2023, la moitié des salariés apprennent qu'ils vont être licenciés, remplacés par une IA.
Mais petit à petit, ils rassemblent tous les éléments pour démontrer que leur travail est en réalité délocalisé dans un pays tiers, à bas coût. La première brique d'intelligence artificielle est arrivée dans l'entreprise deux ans après les licenciements. Cela illustre bien le fait que collectivement, on ne met pas assez en doute cette technologie.
Même si depuis peu, des voix commencent à s'élever, pour expliquer qu'il y a beaucoup d'exagération dans les promesses de l'IA, qu'elles relèvent dans certains cas du mensonge, de l'arnaque, voire d'un mythe quasi-religieux.
Quand on les questionne sur ces petites mains de l'IA - qu'elles s'efforcent d'invisibiliser- ces entreprises disent qu'elles ne sont qu'un recours temporaire, le temps que la technologie s'améliore, qu'en pensez-vous ?
(…) Non, je ne crois pas que ce soit un passage temporaire. Pour décrire le travail des ouvriers de la donnée, on parle d'entraînement et cette métaphore est très parlante : pour rester en forme, il faut s'entraîner régulièrement.
Donc tant que nous utiliserons des systèmes d'apprentissages automatiques, il faudra des données mises à jour, conformes avec la réalité, donc travaillées par des humains, qui réentraînent les IA pour toutes les taches, qui évoluent. Je dirais même au contraire que cette masse de travailleurs n'a jamais été aussi nombreuse.