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L'IA est un problème, et pas celui que vous croyez

mail.paulineharmange.fr · 65 min


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D’un côté, celleux qui refusaient que soient mis dans le même panier un simple visuel pour informer d’un événement, et la diffusion de fake news et la montée de l’extrême-droite. « Ce n’est pas la même chose ! », criaient-iels, épouvanté·es de l’amalgame. De l’autre, celleux qui défendaient l’idée que l’IA générative est un outil au service du fascisme, quoi qu’on en fasse quand on ne l’est pas (fasciste). Au milieu, des petites voix demandaient : « On est censé faire quoi, quand on n’a ni les compétences ni les moyens d’engager des gens pour faire de beaux visuels pour promouvoir notre travail ? »

Sans mentir, incrédule devant mon ordi j’ai prononcé à haute voix : « mais comment on faisait, il y a genre deux ans à peine ? ». C’était la première fois, mais pas la dernière, que je me mettrais à parler toute seule pendant cette période où j’ai beaucoup réfléchi à l’IA.

Je me suis mise à penser qu’on était en train de toucher à des choses très précieuses qui rendent la vie belle, digne d’être vécue. Des choses importantes qui participent au sentiment d’être en vie, d’appartenir à un tout.

Actuellement, la réalité de ce qui se passe, c’est que les patrons disent que l’IA augmente la productivité, mais que les employés qui se retrouvent à l’utiliser témoignent que ça alourdit leur charge de travail. Et c’est aussi déjà des milliers d’emplois qui ont été supprimés au profit des intelligences artificielles.

À ce que je sache (et j’ai lu beaucoup de choses pour pouvoir écrire cette phrase), le seul plan qu’ont ces milliardaires pour peut-être faire émerger une IGA, c’est de continuer à augmenter la puissance de calcul des superordinateurs qui entraînent des supermodèles. Plus d’électricité, plus de cartes graphiques à stocker dans de plus grands data centers, plus de données à injecter dans les systèmes, plus d’eau pour refroidir les circuits. Vous noterez que toutes ces ressources ont pour point commun de ne pas être infinies.

Et c’est aussi déjà des milliers d’emplois qui ont été supprimés au profit des intelligences artificielles.

Enfin non. Au profit des patrons. Parce qu’il faut continuer de se dire que tout l’intérêt de toute entreprise capitaliste est de maximiser ses profits. Aujourd’hui, la masse salariale représente une des dernières marges d’ajustement. Alors si une technologie promet aux patrons de pouvoir se passer de plus d’humains tout en produisant la même quantité de marchandise (quelle que soit sa qualité), ça va forcément plaire aux patrons. Je traduis Cory Doctorow :

Une IA ne peut pas faire ton taf, mais un commercial en IA peut convaincre ton patron de te virer et de te remplacer avec une IA qui ne peut pas faire ton taf.

Un argument avancé par les personnes plutôt pro-IA, une espèce de Not all intelligences artificielles, est que dans des secteurs techniques ou scientifiques pointus, l’IA peut réellement faire une grande différence. On parle par exemple souvent d’une IA qui peut détecter les tumeurs cancéreuses avec plus de précision que les radiologues humain·es. C’est exactement l’exemple que reprend Cory Doctorow, et qui m’a convaincue de me méfier de tous les types d’IA utilisés dans des domaines professionnels, techniques, pointus. Pour faire court, ces IA analytiques super performantes seraient en effet de super nouvelles, si on vivait ailleurs que dans le capitalisme.

En l’état actuel des choses, dans un système qui court après la maximisation des profits, il est peu probable qu’une IA qui détecte des tumeurs assiste les radiologues déjà installés dans leur travail. Il est beaucoup plus probable qu’elle remplace une partie des radiologues, qui se retrouvera au chômage, et que celleux qui restent soient cantonnés à vérifier l’analyse de l’IA – un travail pas très intéressant, pas très valorisant, probablement abrutissant. Et les conséquences de cette dévaluation seront catastrophiques : en cas d’erreur d’interprétation, c’est contre lae rare radiologue humain·e restant·e qu’on se retournera.

Mais déjà, quand ce sont les décideurs qui nous promettent qu’on va gagner du temps, il faut rester vigilant·es. Depuis qu’on a les 5 semaines de congé payé et les 35 heures, quand est-ce qu’un allégement supposé de notre charge de travail s’est-il traduit par un allégement réel de notre journée de travail ? Est-ce que l’IA va nous offrir les 32 heures dont on rêve toutes et tous ? Attendez, mieux, est-ce que l’IA va nous amener le revenu de base inconditionnel ?

Et tout ce temps gagné par tous ces mails qu’on n’a pas écrits nous-mêmes... qu’est-ce qu’on en fait ?

Mais mettons que pour plein de gens, c’est difficile à entrevoir, et le cocktail qui nous est servi est lourdingue : non seulement je n’ai pas de talent, mais en plus j’exerce un métier vide de sens qui ne me laisse quasiment pas de temps de cerveau disponible pour imaginer autre chose. Ajoutez à ça un monde qui brûle, un climat politique irrespirable, un tissu social qui s’effiloche...

Du coup, quand surgit ChatGPT tel un deus ex machina formidable, pour certaines de ces personnes dont l’estime de soi est diminuée à un degré même pas conscientisé, il y a là comme une solution.

Avec ChatGPT, toutes les personnes à qui on a dit qu’iels n’avaient pas « la fibre créative » peuvent générer des images qui ressemblent un peu à une idée qu’iels ont dans le cœur. Et c’est vrai qu’en deux heures de prompting sur un écran, en regardant sur un autre une série qui a été écrite en pensant spécifiquement à celleux qui utiliseront la télé comme un « écran secondaire », on peut créer beaucoup plus d’images qu’en deux heures de cours de dessin pour débutant. La dopamine fait son petit travail. Mais il me semble que ce rush ne peut subsister longtemps, puisqu’il manque à toutes ces images générées par l’IA quelques ingrédients indispensable pour faire monter la mayonnaise.

Les gens veulent être soutenus par une communauté solide, mais ils n’ont pas envie de faire les efforts et les sacrifices nécessaires pour en faire part. [...] À un moment, notre peur de l’inconfort s’est transformée en hyper-indépendance — des limites plus strictes, des routines parfaites, pas d’interruption. Mais quand nos limites deviennent trop rigides, elles cessent de nous protéger et commencent à nous isoler. Elles deviennent des murs. Et on se demande pourquoi on se sent si seul. On paye notre confort par une coupure d’avec les autres.

J’y reviens car cela s’articule avec ce sentiment de solitude généralisé, une véritable épidémie, qui est pour moi un autre symptôme de cette crise du sentiment d’humanité. On se sent seul·es, mais on n’a pas l’envie/le temps/les ressources pour faire ce travail dont il n’est pas possible de se passer, si on veut sortir de la solitude.

À moins que... Et s’il n’était plus nécessaire d’être inconfortable pour avoir de la compagnie ? Et si je n’avais plus jamais besoin de mettre mon cœur en danger ? Je pourrais confier toutes mes insécurités à un robot programmé pour ne jamais me contredire. Mon cerveau humain, habitué des paréidolies, avide de créer du sens là où il en a besoin, me dira que ChatGPT veut mon bien, et que s’il me dit ce que j’ai envie d’entendre, c’est qu’il a raison, puisqu’il sait tout.

Mais ChatGPT ne me contredit jamais parce que si les réponses qu’il m’apporte ne me conviennent plus, je peux me déconnecter et annuler mon abonnement. C’est un simple mécanisme de rétention du consommateur. ChatGPT n’est pas mon ami – il est au service d’OpenAI, et OpenAI veut mon argent. OpenAI se fiche de ma santé mentale. OpenAI n’a aucun intérêt à ce que je sorte de ma chambre et que j’aille toucher de l’herbe, puisqu’OpenAI n’a pas encore trouvé le moyen de monétiser le touchage d’herbe.

La vraie nature du néo-libéralisme, c’est non pas un projet économique, mais un projet politique visant à saper l’imagination.

Voilà ce que dit David Graeber, anthropologue et militant anarchiste (et théoricien, notamment, des bullshit jobs).

Je ne pense pas qu’on se profile vers un monde où l’IA aura remplacé toute l’offre culturelle, artistique, imaginative à laquelle on aura accès. Il y aura toujours des weirdos qui seront mu·es par le besoin irrépressible de raconter leur version d’une histoire. Les artistes ne vont pas disparaître. Parce que, comme d’autres métiers dits « à vocation », ce n’est pas l’argent ni la reconnaissance qui nous meut – même si elles sont bienvenues.

Non, ce que l’IA risque de nous faire, c’est de continuer à nous précariser. Peut-être que pendant un temps, les productions en IA vont prendre une part plus importante des marchés. Les humains vont s’en repaître, puis se lasser – je pense sincèrement que même pour l’être humain le plus fatigué, le moins privilégié, le contenu généré par IA est l’équivalent d’un hamburger McDo en terme de nutrition de l’âme. Et quand il faudra refaire appel à des artistes pour recommencer à créer plus d’inédit, de risque, d’art... Des artistes seront prêt·es à le faire pour encore moins cher, dans des conditions encore moins sécurisantes, parce qu’on est mus par la beauté du geste. Et le besoin irrépressible de raconter nos versions de l’histoire. À l’échelle de l’art, je pense que c’est vers ça qu’on se dirige.

Si on peut obtenir ce qu’on veut d’un claquement de doigt, alors quel intérêt on trouve à transpirer ? Le problème, quand on obtient tout ce qu’on désire sans effort, c’est qu’on est plus susceptible de sauter de désir en désir, sitôt l’un assouvi un nouveau le remplace, dans une course effrénée à la satisfaction superficielle. Ça ne laisse pas beaucoup de temps pour se questionner sur l’origine, la pertinence, les conséquences, de ces désirs. Ce sont des questions qui ont l’air super boring ou moralisatrices, mais promis : il est possible de se les poser sans jugement, et c’est nécessaire pour se connaître, soi-même. Comment savoir qui je suis, si je ne rencontre jamais aucune résistance ?

Ne pas utiliser l’IA, ce n’est pas se condamner à une vie sans couleur, sans créativité. C’est peut-être la chose qu’on peut véhiculer dans le monde, le message qu’on peut porter en bandoulière, nous qui n’utilisons pas l’IA et sommes en lien avec notre créativité. Porter ce message, ça veut dire faire tomber les barrières qui empêchent les autres de découvrir et d’utiliser leur propre créativité, et tendre des mains.